Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/97

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On voit très peu de chapeaux de femme au Prado ; à l’exception de quelques galettes jaune-soufre, qui ont dû orner autrefois des ânes instruits, il n’y a que des mantilles. La mantille espagnole est donc une vérité ; j’avais pensé qu’elle n’existait plus que dans les romances de M. Crevel de Charlemagne : elle est en dentelles noires ou blanches, plus habituellement noires, et se pose à l’arrière de la tête sur le haut du peigne ; quelques fleurs placées sur les tempes complètent cette coiffure qui est la plus charmante qui se puisse imaginer. Avec une mantille, il faut qu’une femme soit laide comme les trois vertus théologales pour ne pas paraître jolie ; malheureusement, c’est la seule partie du costume espagnol que l’on ait conservée : le reste est à la française. Les derniers plis de la mantille flottent sur un châle, un odieux châle, et le châle lui-même est accompagné d’une robe d’étoffe quelconque, qui ne rappelle en rien la basquine. Je ne puis m’empêcher d’être étonné d’un pareil aveuglement, et je ne comprends pas que les femmes, ordinairement clairvoyantes en ce qui concerne leur beauté, ne s’aperçoivent pas que leur suprême effort d’élégance arrive tout au plus à les faire ressembler à une merveilleuse de province, résultat médiocre. L’ancien costume est si parfaitement approprié au caractère de beauté, aux proportions et aux habitudes des Espagnoles, qu’il est vraiment le seul possible. L’éventail corrige un peu cette prétention au parisianisme. Une femme sans éventail est une chose que je n’ai pas encore vue en ce bienheureux pays ; j’en ai vu qui avaient des souliers de satin sans bas, mais elles avaient un éventail ; l’éventail les suit partout, même à l’église où vous rencontrez des groupes de femmes de tout âge, agenouillées ou accroupies sur leurs talons, qui prient et s’éventent avec ferveur, entremêlant le tout de signes de croix espagnols qui sont beaucoup plus compliqués que les nôtres, et qu’elles exécutent avec une précision et une rapidité dignes de soldats prussiens. Manœuvrer l’éventail est un art totalement inconnu