Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/90

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Mme Laloine, il avait pris, pour ainsi dire, un congé définitif de cette famille qui n’était pas de son monde, et avec laquelle il ne pouvait continuer d’avoir des relations sans qu’elle s’en étonnât. À la rigueur, il devait faire une visite de politesse, mais c’est tout ce qu’il avait à prétendre. Il pensa bien à rencontrer Lise à l’église, mais dans notre siècle si peu dévot il n’est pas rare de voir un homme comme Léonce répugner à une telle profanation.

Par cela seul qu’il n’entrait jamais dans une église pour y prier, il n’eût pas voulu y entrer pour y poursuivre une femme. Ce qu’eût fait un gentilhomme de Louis XIV une heure après être sorti du confessionnal, ce que ferait encore un Espagnol catholique au moment où il vient d’approcher de la sainte table, l’incrédule Léonce ne voulut pas le faire. C’était dans toute sa pureté le scrupule que l’athée Canillac exprimait d’une façon si plaisante a l’abbé Dubois en pareille occasion ; il s’agissait d’un rendez-vous avec une certaine abbesse, la nuit, dans la chapelle de Versailles :

« Allez-y, si vous voulez, dit Canillac au cardinal, vous êtes un ministre de Dieu, c’est affaire entre vous ; quant à moi, je ne suis pas assez lié avec lui pour prendre de pareilles libertés dans sa maison. »

Nous ne saurions dire d’où vient cette différence, mais ce qu’il y a de sûr, elle existe pour les peuples et pour les hommes ; c’est dans les pays les plus fanatiques que les intrigues amoureuses se suivent d’ordinaire dans les églises ; et, si, dans notre France si peu religieuse, le temple de Dieu sert encore d’abri à quelque aventure de ce genre, on peut être assuré qu’elle a lieu entre gens qui considèrent ce qu’ils font comme un péché ; si bien qu’on serait tenté de croire, comme Canillac, qu’ils entrent en compte avec Dieu, et qu’ils pensent que l’assiduité de leurs hommages leur mérite bien quelque indulgence de sa part.

Quoi qu’il en puisse être, Sterny repoussa l’idée de suivre Lise à l’église, non-seulement pour lui, mais encore pour elle ; il y avait dans tout ce que lui inspirait cette jeune fille une délicatesse pudique et élégante comme elle. Si d’une part il ne voulait point donner à Lise une mauvaise opinion de lui en paraissant la poursuivre effrontément au milieu de ses prières, d’autre part il eût craint de toucher par sa présence à cette virginale piété qu’elle devait apporter au pied de l’autel ; il eût rougi de déflorer une seule des candides croyances de cette âme d’enfant ; et peut-être eût-il moins désiré son amour si elle n’eût pas gardé toute la pureté de son innocence.