Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/11

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


pleine poix. Brise et courant nous emportèrent. Plus d’appels ! Non ! rien que le grondement de plus en plus rauque des vagues et une sorte de bruit d’assiettes cassées. Alors nous pensâmes : Nous approchons d’un rivage. Ce sont des galets remués ! À l’aube, nous aperçûmes des récifs bruns, découverts à mer basse. Pas moyen d’aborder. Debout sur le banc de notre canot, nous ne voyions que l’océan. Le capitaine Bourhis s’était donc trompé sur notre position, lui qui se croyait à une journée à peine de Ploudaniou, ce qui le désespérait de couler si près de sa maison. Pendant que nous réfléchissions à notre malheureuse situation, Julien me fit remarquer que nous dérivions en vitesse. Une main plongée dans l’eau, mon frère reconnut qu’elle était chaude : nous devions être dans le Gulf-Stream. Tout ce jour, le courant nous entraîna. Nous attendîmes vainement de voir paraître quelques débris de la « Rosa-Mystica ». Il y avait cinq barils vides devant le « roof ». Peut-être Bourhis, Bargain et nos camarades s’y étaient-ils accrochés ? Ah ! joie du ciel, si on les rencontrait ! Une nouvelle nuit nous surprit. Nous avions du biscuit, mais pas d’eau. On mourait de soif. Un jour encore et une autre nuit passèrent. Nous souhaitions la mort. En pleine ombre, un choc nous renversa. Nous étions échoués dans une anse et le son que rendaient les déferlements nous prouvait que c’était une grande terre. Où étions-nous ? La fièvre qui nous brûlait nous fit chercher un ruisseau. Ah ! on avait besoin de se soûler d’eau douce. Au matin, des paysans nous ramassèrent, endormis près de leur rivière. Où sommes-nous ? À Pénestic, mes pauvres garçons ! Comment, cinq lieues à peine nous séparaient de Ploudaniou ? Sans vouloir écouter les cultivateurs, aussitôt rassasiés par eux, nous sommes partis en l’état où nous étions sortis du naufrage. Nous arrivons !

Pendant ce récit de Jean Buanic, les veuves et les orphelins s’étaient représenté la lutte de leurs époux et pères à l’agonie, avec une telle intensité qu’ils éclatèrent en sanglots. Puis ils tendirent des doigts crispés vers l’océan dont la surface d’un vert mélancolique cernait le plat pays de Ploudaniou. Et ils insultèrent cette eau qui semblait un grand œil sinistre, guettant encore des proies parmi ces pêcheurs rassemblés par leur deuil.

Au clocher, le glas s’égouttait toujours. La foule, énervée,