Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/30

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— Aurais-tu vu les disputeurs, ma fille ? questionna la vieille Maharit.

Sans pouvoir parler, la jeune fille niait d’un mouvement convulsif de la tête. Ce fut alors à Nonna de s’enhardir. Prudemment elle remonta ses yeux par-dessus la petite baie ouverte sur le palus.

— Ah ! Notre-Dame de Bon-Secours, soyez-nous en aide ! chuchota-t-elle en se retirant aussitôt.

À son tour Job ouvrit sa fenêtre de l’air menaçant d’une personne prête à la défense de son bien, mais dès qu’il eût regardé, il dit d’un ton défaillant :

— Oh ! ce ne sont pas des hommes, mais des êtres contre lesquels on ne peut rien.

À cet avertissement, Maharit alla embrasser le socle d’un calvaire de bois sculpté par le sabotier, et posé sur l’entablement de la cheminée.

Côte à côte, Nonna et Job ne cessaient plus d’observer le palus enténébré et leur horreur grandissait. Sans bruit, s’avançaient deux spectres aux corps blancs qui déployaient tout à coup de grandes ailes noires. Ces fantômes s’arrêtèrent brusquement, se baissèrent, et puis, inclinés, s’élancèrent dans la direction de la saboterie. Ces esprits l’abordaient, lorsqu’une longue clameur monta des rocs de Kerpenhir :

« Âmes perdues ! Âmes perdues ! Ah ! ah ! ah ! »

— Christ ! gronda le sabotier, je comprends, et il retira de son huis le clanche, un verrou de bois et la barre d’appui qui assuraient sa solide fermeture.

Sur l’aire de la chaumière, les fantômes s’élancèrent en s’exclamant :

— Ah ! enfin ! père ! mère ! Nonna ! Anne ! quel retour !

Lorsque les artisans et les jeunes filles reçurent l’étreinte des marins, ils remarquèrent qu’ils étaient froids et ruisselants comme s’ils sortaient des flots. Alors ils se retirèrent de leurs bras et observèrent Jean et Julien avec stupeur.

« Jésus de bonté, songeait Maharit, nous venons d’enlacer des noyés. Mes pauvres fils auront naufragé, mais Dieu, par pitié, me ramène « leurs signes » pour que je prenne congé d’eux. »

— Ô mes chers garçons ! gémit Maharit, apprenez-nous ce qu’il faut faire pour soulager vos peines en l’autre monde.