Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/38

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Ses yeux bleus étincelants de résolution, Julien dit alors à son frère :

— Une idée, si nous embarquions ? Avec tes connaissances tu pourrais rendre service cette nuit.

Les joues de Jean s’enflammèrent. N’était-ce pas une façon éclatante de mériter l’admiration des pêcheurs ? Il se voyait fêté, embrassé de Nonna et son mariage lui paraissait une certitude. Mais, d’un autre côté, il redoutait l’accueil des rameurs, quand il les aborderait, avant d’avoir pu leur faire comprendre pourquoi il désirait les accompagner au danger.

Brusquement, les deux frères, sans avoir besoin de s’expliquer davantage, revêtirent des tricots de laine et des caleçons, car ils savaient qu’il faudrait sauter à la mer et s’y plonger à mi-corps pour aider au lancement du canot sauveteur. Lorsqu’ils traversèrent, ainsi accoutrés, la salle de la saboterie, leur mère s’exclama :

— Qu’est-ce que c’est ? Arrêtez ! Ah ! les malheureux ! Veillez sur eux, Christ de passion !

Tandis que les sabotiers alarmés échangeaient leurs pensées, Jean et Julien, fonçant tête baissée à travers l’ouragan, s’avançaient vers le port. Malgré l’horreur de cette nuit, ces jeunes gens songeaient avec joie :

« Enfin nous avons trouvé le moyen de nous réhabiliter ! »

Quand ils atteignirent la grand’rue de Ploudaniou, en passant devant une « maison du bateau » illuminée par ses becs à incandescence, ils entendirent quelques pêcheurs aux visages rouges debout devant le comptoir de zinc où ils consommaient du rhum, annoncer que c’était le « Celtique » de Brest, qui s’était échoué sur la « basse Spinec ». Un fier vaisseau de trois mille tonnes, tout neuf ! Des enfants mal éveillés, demi-vêtus, des femmes et jusqu’à des vieillards arcboutés sur leurs bâtons pour résister aux rafales descendaient vers le hangar où le canot sauveteur était remisé. Déjà une douzaine de sardiniers, parmi les plus vigoureux, avaient enlevé aux patères des murailles les ceintures de sauvetage dont ils avaient entouré leurs tailles. Avec dépit Jean et Julien remarquèrent qu’ils n’en pouvaient plus trouver aucune ; ils espéraient que des rameurs, sollicités par eux, céderaient leurs places.