Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/39

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— Holà ! s’il y a des pères de famille, on se propose de partir à leur place, crièrent-ils.

Leurs voix provoquèrent soudain l’émoi de cette foule bruyante et remuante.

— Jour de Dieu ! ce sont les Buanic, s’exclama Gurval en chandail vermillon, ses lièges noués autour de son thorax athlétique.

— Ce sont eux, dit Jean avec bonne humeur, et ils réclament leur part de danger, patron ?

Interdit, le grand Lanvern ne savait quelle réponse leur donner, lorsque Gourlaouen, arqué sur ses basses jambes et poings tendus, cria furieusement :

— Arrière ! les âmes perdues ne sont point faites pour sauver les corps en peine.

— Il a raison, approuvèrent Nédélec et quelques matelots. On ne peut pas avoir confiance en eux.

À travers la multitude des têtes pressées que la passion, la terreur, la jalousie, le mépris, la curiosité, faisaient grimacer. Jean et son frère aperçurent Nonna et Anne qui appuyaient sur eux un long regard d’amour et d’admiration.

Elles leur restaient fidèles, ô bonheur !

— Une simple petite place de rameur, la dernière de toutes, si vous voulez, patron, réclamait modestement Jean à Gurval dont il remarquait le trouble, et des fois, je pourrais vous aider de mes conseils ?

Le sardinier consultait du regard Gourlaouen, son sous-patron, lorsque celui-ci s’écria :

— Tonnerre ! Buanic, t’imagines-tu que nous avons besoin de tes conseils, espèce de capitaine d’usurpation ! Noms conseiller, museau enfariné ! Apprends qu’avec Gurval, je suis le maître du canot de sauvetage et que je n’ai pas besoin d’un officier de contrebande pour nous noyer tous.

Des applaudissements accueillirent cette injuste exécution contre laquelle Lanvern ne protesta qu’en levant ses épaules à leur faire toucher les oreilles. Et comme si les frères Buanic n’avaient pas encore vidé jusqu’à la dernière goutte leur coupe de fiel, le jaloux Nédélec brailla :

— Patron Gurval, nous n’avons point d’avis à recevoir des lâches. Ah ! plutôt que mes camarades et moi nous acceptions de les embarquer ? Là-bas, au péril, ils nous trahiraient et se sauveraient seuls.