Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/46

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


sur leurs fronts, des lèvres froides. Leur impression fut si terrible que toutes leurs résolutions les abandonnèrent et qu’elles n’osèrent plus poser une seule question. À quoi bon ! Quoi qu’il arrivât désormais, Dieu n’avait-il pas voulu qu’il en fût ainsi ?

Jean et Julien emmenèrent leurs parents et leurs fiancées en poupe du brick et les firent asseoir devant le « roof ». Ils restèrent eux-mêmes debout. Un jour blafard commençait d’éclairer leurs visages marmoréens qui n’avaient jamais paru si beaux aux jeunes filles. D’un ton monotone, Jean et Julien racontèrent leur existence depuis la nuit du naufrage du « Celtique ». Gourlaouen, Nédélec et une douzaine de pêcheurs, sans doute ivres, avaient voulu les tuer à leur sortie du hangar et c’est ce qui expliquait leur départ immédiat. La main étendue vers le port invisible, Jean dit à voix basse :

— Cruellement, nous nous sommes condamnés nous-mêmes, pour longtemps, à l’absence, afin d’éviter un crime fatal, qu’ils en soient les auteurs, ou que nous y soyons poussés nous-mêmes.

Anne voulait s’écrier :

« Mais votre silence pour nous ne s’explique pas. » Elle ne put ouvrir les lèvres. Les paupières closes, Julien soupirait. Enfin il murmura :

— L’oubli viendra ! Il vient toujours. Qui donc prie encore pour les âmes du capitaine Bourhis et des naufragés de la « Rosa-Mystica » ?

— C’est vrai, les filles Bourhis ont dansé au dernier pardon de la Tréminou, et la veuve Leffret s’est remariée, s’écria Maharit. Ces gens de Ploudaniou n’ont de fidélité que pour leur haine. Ô mes garçons ! croyez-le, s’ils vous en veulent, c’est surtout parce que, fils de paysans, vous avez eu le bonheur de sortir vos corps de la mort pendant que les autres matelots, nés de marins, y perdaient leurs âmes.

Dans la misère de son cœur désillusionné par cette entrevue si contrainte, Nonna ne put s’empêcher de pleurer silencieusement. À la vue des larmes, le visage de Jean exprima une tendresse infinie et il murmura :

— Laissez-moi vous faire part d’un projet qui nous hante, Julien et moi. Il faut que vous sachiez pourquoi nous vous avons donné rendez-vous à notre bord. Dans quelques ins-