Page:Geniaux - Les Ames en peine.djvu/53

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Cette fois, je crois bien que vous ne pouvez plus refuser de devenir les épouses de ces futurs patrons ?

Nonna et Anne ouvrirent des yeux énormes sur leur père.

Nonna et Anne regagnèrent leur chambre avec douleur, tandis que les héritiers du bonhomme Comanach quittaient Lanvern en songeant avec mécontentement : Ah ! elles en ont des caractères rétifs, Nonna et Anne ! Elles n’ont cependant plus rien à espérer des « âmes perdues ». Alors, qu’attendent-elles ? Patience, on vous domptera, les demoiselles !

Cependant, l’aube hivernale venue, avec son humble soleil semblable à une grosse lampe recouverte d’un globe dépoli, Nonna et Anne, découragées, commençaient à croire qu’il ne leur arriverait jamais aucun secours des frères Buanic, ces navigateurs fantômes. Les nouveaux patrons sardiniers, au contraire, devenaient des réalités redoutables.

— Ce soir, nous serons fixées sur nos sorts, dit Anne à sa sœur. Je t’avoue qu’après les propos tenus par Plonéour, je ne sais plus que croire. Il m’arrive de penser que depuis des mois et des mois, nous restons en effet les fiancées de pauvres esprits qui ne sont plus de ce monde.

Les brodeuses avisèrent leurs parents qu’elles ne rentreraient de Pont-l’Abbé qu’assez avant dans la nuit, avec quelques-unes de leurs compagnes, ouvrières comme elles dans la presqu’île, et dont elles citèrent avec audace les noms afin d’inspirer confiance. D’un pas rapide Nonna et sa sœur s’éloignent dans la presqu’île si plate que l’océan, par un effet de mirage, semble d’un niveau plus élevé. Sur une levée de terre rouge entre des étiers qui luisent comme des lames d’acier, deux sardiniers chantent avec des voix de fausset. Parfois ils lèvent une jambe, s’étalent et se relèvent.

— Les reconnais-tu ? fait Anne avec un dégoût profond. Fuyons !

— Oui, ce sont bien eux, ma sœur ! Et déjà enivrés à cette heure matinale ! Ah ! ils fêtent leur héritage. Pouah ! Jamais !

— Non ! jamais, Nonna !

…Dès les six heures du soir, c’est déjà l’obscurité profonde. Au retour de Pont-l’Abbé, les sœurs marchent prudemment vers l’anse de Poultriel, car il y a danger de glisser