Page:Gervaise de Latouche - Le Portier des Chartreux, 1889.djvu/24

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vivement en l’empêchant d’en dire davantage, ma chère Suzon, ne lui dis rien ; je te donnerai… tiens, tout ce que tu voudras ! Un nouveau baiser fut le gage de ma parole : elle en rit ; Toinette arriva. Je craignais que Suzon ne parlât ; elle ne dit mot, et nous retournâmes tous ensemble souper, comme si rien n’était.

Depuis que le père Polycarpe était à la maison, il avait donné de nouvelles preuves de la bonté du couvent pour le prétendu fils d’Ambroise : je venais d’être habillé tout de neuf. En vérité, sa révérence avait en cela moins consulté la charité monacale, qui a des bornes fort étroites, que la tendresse paternelle, qui souvent n’en connaît pas. Le bon père, par une pareille prodigalité, exposait la légitimité de ma naissance à de violents soupçons. Mais nos manants étaient de bonnes gens et n’en voyaient pas plus que l’on ne voulait leur en faire voir. D’ailleurs qui aurait osé porter un œil critique et malin sur le motif de la générosité des révérends pères. C’étaient de si honnêtes gens, de si bonnes gens ; on les adorait dans le village : ils faisaient du bien aux hommes et aimaient l’honneur des femmes ; tout le monde était content. Mais revenons à ma figure, car je vais avoir une aventure illustre.

À propos de cette figure-là, j’avais un air espiègle qui ne prévenait pas contre moi. J’étais mis proprement ; des yeux malins, de longs cheveux noirs me tombaient par boucles sur les épaules,