Page:Gide - De l’influence en littérature.djvu/28

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n’ait pas compris Beethoven — Beethoven, qui, après avoir joué devant lui la fantaisie en ut dièze mineur, (celle qu’on a coutume de nommer la Sonate au clair de lune), comme Gœthe demeurait froidement silencieux, poussait vers lui ce cri de détresse : « Mais Maître, si vous, vous ne me dites rien — qui donc alors me comprendra ? » est-ce que cela ne définit pas d’un coup Gœthe — et Beethoven ?


Ces incompréhensions s’expliquent, voici comment : elles ne sont certes point sottise ; — elles ne sont même pas cécité partielle ; elles sont éblouissement. — Ainsi tout grand amour est exclusif, et l’admiration d’un amant pour sa maîtresse le rend insensible à toute beauté différente. — C’est l’amour qu’il avait pour l’esprit, qui rendait Voltaire insensible au lyrisme. C’est l’adoration de Gœthe pour la Grèce, pour la pure et souriante tendresse de Mozart, qui lui faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven — et dire à Mendelsohn qui lui jouait le début de la symphonie en ut mineur : « Je ne ressens que de l’étonnement. » — Il trouvait cela surtout très bruyant.


Peut-être peut-on dire que tout grand producteur, tout créateur, a coutume de projeter sur le point qu’il veut opérer une telle abondance de lumière spirituelle, un tel faisceau