Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/164

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de poursuivre ces oppositions qui pourraient être multipliées à l’infini. Toutefois, là n’est pas la difficulté.

Mais voici qui est déjà plus embarrassant. Considérons des vivres, des vêtements, etc., ce que l’on désigne généralement sous le nom d’approvisionnements, par exemple, ceux qui sont embarqués sur un navire pour nourrir l’équipage, ou ceux qui tous les jours sont consommés par les hommes qui travaillent. Faut-il ranger parmi ces biens les objets de consommation ou les instruments de production ? — En faveur de cette dernière opinion, on fera valoir que ces vivres servent à entretenir les forces productives du travailleur, l’azote et le carbone qu’il consomme sous forme de viande ou de pain jouant un rôle identique au charbon qui brûle dans une machine à vapeur et se transformant en force musculaire[1].

Il est vrai, mais il faut répliquer que l’homme, même au

  1. Stanley Jevons va même plus loin et déclare que les approvisionnements constituent le seul capital, que c’est là du moins sa forme essentielle et primordiale dont toutes les autres formes ne sont que des dérivées. Il part en effet de ce point de départ que la véritable fonction du capital c’est de faire vivre le travailleur en attendant le moment où le travail pourra donner des résultats, et il est clair que cette définition du rôle du capital implique nécessairement qu’il se présente sous la forme de subsistances, d’avances. Les instruments, machines, chemins de fer, etc., ne seraient que des formes dérivées de celle-ci, car eux-mêmes ont eu besoin d’un certain temps, et souvent même d’un long temps, pour être produits, et en conséquence ont exigé à leur tour certaines avances sous forme d’approvisionnements. C’est donc toujours à cette forme originaire qu’il faudrait en revenir.
    Cette théorie est séduisante par sa simplicité et son élégance : néanmoins, en dehors même de la raison générale que nous donnons dans le texte, nous pensons qu’elle est inexacte. Le temps, assurément, constitue une des conditions essentielles de toute production (nous avons insisté plus haut sur ce point), mais il ne nous paraît pas exact d’en conclure que tout travail productif exige nécessairement une certaine avance sous forme de provisions. L’homme n’a pas attendu pour devenir agriculteur d’avoir amassé des provisions pour un an : il a semé et labouré dans l’intervalle de ses chasses. Avant d’entreprendre le percement de l’isthme de Panama, on ne s’est pas amusé à entasser de quoi nourrir une armée de travailleurs pendant dix ou vingt ans : ils vivaient sur les provisions qui avaient été produites, au fur et à mesure, par le travail des autres hommes. Il n’y a rien dans les sociétés primitives ou civilisées qui ressemble à ces vastes approvisionnements dans lesquels Stanley Jevons voit le capital ; la totalité des subsistances d’un pays est au contraire produite au jour le jour.