Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/40

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Il est impossible d’apprécier dans ce chapitre la valeur des critiques que l’école socialiste dirige contre l’ordre social actuel ; nous les rencontrerons sans cesse au cours de nos explications. Disons cependant dès à présent que la part de vérité qu’elles contiennent parait assez grande et qu’elles ont exercé, à tout prendre, une influence salutaire sur les esprits et les tendances de ce siècle.

Mais c’est au point de vue positif, ou, si l’on veut, constructif, que se trouve le coté faible de cette école. Quels que soient, en effet, les imperfections ou même les dangers de l’intérêt personnel, du désir de s’enrichir, en tant que moteur de tout le mécanisme économique, on n’imagine pas aisément par quel autre ressort on pourra faire agir les hommes : on n’en aperçoit que deux autres auxquels on puisse songer, l’un s’appelle la contrainte et l’autre l’amour.

Or, quant à l’amour d’abord — ou comme l’on dit en l’opposant à « l’égoïsme » — quant à « l’altruisme », ce serait, certes, la vraie solution et il faut espérer qu’un jour elle se réalisera. Mais les socialistes qui comptent dès à présent sur ce mobile font preuve d’un optimisme bien moins justifié encore que celui que nous reprochions tout à l’heure aux économistes. Avant que l’homme, en effet, se décide à travailler uniquement pour l’amour du prochain, il faudra une transformation plus radicale que celle que pourra produire n’importe quelle révolution socialiste il ne suffira pas de changer le milieu dans lequel il vit, il faudra changer son cœur.

Il est donc à craindre que les socialistes, à défaut de l’amour, ne soient obligés de se rabattre sur la contrainte. Or, outre que ce serait payer trop cher le bien-être général que de le payer au prix de la liberté, il est à craindre que même à ce prix on n’atteignit pas encore le résultat désiré. En effet, la production des richesses, pour être abondante, exigera toujours le déploiement maximum des énergies individuelles