Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/39

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Cette école ne conteste nullement, comme on le répète à tort, l’existence de lois naturelles ; elle est, au contraire, déterministe à outrance. Seulement, tandis que ce mot « loi naturelle » implique pour l’école libérale l’idée de stabilité et d’immutabilité, ce même mot implique pour l’école socialiste contemporaine l’idée de changement et de transformation indéfinie. Au lieu de se représenter les sociétés humaines, comme Bastiat se représentait le monde planétaire tournant autour d’un point fixe et suspendu dans un équilibre éternel qui ne se trouble jamais, elle se le représente à la façon d’une plante ou d’un animal qui, de la naissance à la mort, se transforme sans cesse — et il faut reconnaître que ce point de vue est mieux conforme à l’esprit de la science contemporaine. En outre, la plupart des socialistes attendent la Révolution comme une mesure indispensable pour substituer l’ordre de choses nouveau à l’ordre de choses actuel. De la part d’évolutionnistes, cette façon de voir peut étonner au premier abord : ils s’efforcent de la justifier en faisant observer que le procès de révolution s’accomplit souvent par des crises, c’est-à-dire par le passage brusque et même violent d’un état à un autre, témoin la chrysalide qui doit, pour devenir papillon, déchirer son cocon, ou le poussin qui, pour sortir de l’œuf, doit en briser la coquille à coups de bec.

Toute l’école socialiste — hormis la secte anarchiste qui est au contraire individualiste à outrance — est naturellement disposée à étendre autant que possible les attributions des pouvoirs collectifs, représentés soit par l’État, soit par les communes, puisqu’en effet leur but est d’arriver à transformer en services publics tout ce qui est aujourd’hui du ressort de l’entreprise privée[1].

  1. Notez pourtant que le socialisme ne demande l’extension des attributions de l’État que comme mesure transitoire. Car il professe le plus grand mépris, au contraire, pour l’État tel qu’il est aujourd’hui, « l’État bourgeois » comme il l’appelle, c’est-a dire l’État gérant ses intérêts et ses entreprises par les mêmes procédés que les individus. Il évite même, dans ses plans de réorganisation sociale, de prononcer le mot d’État, et il emploie de préférence celui de Société. L’État, dans le plan socialiste, devra perdre tout caractère politique pour devenir simplement économique : il ne sera rien de plus que le conseil d’administration d’une sorte d’immense société coopérative embrassant le pays tout entier. C’est par là que le pur socialisme se distingue du socialisme d’État.