Page:Gide - Principes d’économie politique.djvu/81

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le même individu, suivant qu’il est à jeun ou rassasié, comment expliquera-t-elle que la valeur vénale du pain ne varie guère dans toute l’étendue d’un pays ni même d’une année à l’autre ?

Elle y réussit en faisant remarquer que pour la valeur d’échange nous devons considérer non plus seulement l’utilité finale de l’objet pour le possesseur, mais pour les autres, pour les acheteurs éventuels.

Cela est évident et par là nous avons l’explication d’une foule de faits que jusqu’à présent nous avions dû laisser dans l’ombre.

Par exemple si j’ai mille sacs de blé dans mon grenier, le millième sac n’a aucune utilité finale pour moi : il ne répond à aucun besoin. Il a pourtant une valeur d’échange, la même que celle des autres sacs : pourquoi ? Parce que si j’ai trop de blé pour ma consommation, il se trouve que d’autres n’en ont point assez : or pour ceux-là même le millième sac a une utilité finale et par conséquent doit avoir une valeur. Mais si le blé était aussi abondant que l’eau, c’est-à-dire s’il n’y avait personne qui n’en fût surabondamment pourvu, il est clair que ce millième sac n’aurait pas plus d’utilité finale pour les autres que pour moi et, partant, pas plus de valeur d’échange que de valeur individuelle. Si j’ai déjà une bonne montre, une seconde n’aura qu’une valeur d’usage, comme aurait dit Adam Smith, très minime : cependant, si celle-ci est semblable à la première, elle aura la même valeur d’échange. Pourquoi ? C’est tout simplement que beaucoup de gens n’ont pas deux montres ni même une seule, et que pour eux, l’une aussi bien que l’autre est également désirable[1].

Mais voici maintenant ce qui fait la difficulté du problème.

Cette utilité finale pour les autres n’est pas moins variable que pour moi. Il n’y a peut-être pas deux acheteurs sur le

  1. Voyez l’argent ! Une pièce de vingt francs n’a certainement pas la même utilité pour un millionnaire que pour un pauvre homme, car pour celui-ci elle représente plusieurs jours de vie et pour celui-là quelques colifichets. D’autre part, n’est pas moins évident que la pièce de 20 francs entre les mains du riche a la même valeur qu’entre celles du pauvre : toutes les pièces de vingt francs se valent. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il n’y en a pas assez pour tous ceux qui en voudraient, parce que leur utilité finale est grande pour la plupart des hommes.