Page:Giraudoux - Amica America, 1918.djvu/115

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
107

Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine, tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste, en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue, part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de jouer, de faire collation ; son père le bat, le jette dehors et parfois il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris au hasard, a son histoire, sa vie durable — et parfois, pour en être sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas.

— Je rêve, disait Mae…

Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras, secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant.