Page:Goncourt - Journal, t5, 1891.djvu/54

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qui hantent la tête au rayonnement roux de l’artiste.

Vendredi 22 mars. — Tourguéneff dîne avec Flaubert chez moi.

Il nous dessine la silhouette bizarre de son éditeur de Moscou, un débitant de littérature qui sait à peine lire, et qui, en fait d’écriture, est tout au plus capable de signer son nom. Il nous le peint entouré de douze petits vieillards fantastiques, ses liseurs et ses conseillers, à 700 kopecks par an.

De là, il passe à la description de types littéraires, qui nous font prendre en pitié nos bohèmes de France. Il nous esquisse le portrait d’un ivrogne qui, pour boire son verre d’eau-de-vie du matin, s’était marié à une fille de maison, pour vingt kopecks, un ivrogne dont il a fait éditer une comédie remarquable.

Bientôt il arrive à lui. Il s’analyse. Il nous dit que quand il est triste, mal disposé, vingt vers du poète Pouchkine le retirent de l’affaissement, le remontent, le surexcitent : cela lui donne l’attendrissement admiratif qu’il n’éprouve pour aucune des grandes et généreuses actions. Il n’y a que la littérature seule capable de lui procurer ce rassérénement, qu’il reconnaît de suite à une chose physique, à une sensation agréable dans les joues ! Il ajoute que dans la colère, il lui semble avoir un grand vide dans la poitrine, dans l’estomac.