Page:Goncourt - Journal, t6, 1892.djvu/30

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femme, une petite femme à la tenue modeste, réservée, avec quelque chose de fin, de futé, de scrutateur dans la physionomie, en même temps que de délicatement souffreteux, et qu’elle doit à une fièvre intermittente gagnée, dit-elle, en posant pour son mari près du Vésuve.

Il est arrivé quelques personnes de tous les mondes, qui, le dîner fini, ont pris place autour de la table. C’est Marsaud, l’homme qui met sa signature sur les billets de banque, et qui semble, sous son noir faux toupet, une figure allégorique de l’implacabilité de l’Argent. Et cet homme, aux sourcils blancs sur des plaques rouges, aux lèvres minces, à la figure presque cruelle, parle avec une voix amoureuse, une bouche humide, d’un petit paysage tout frais, d’un Harpignies qu’il a vu à une exposition, le matin, et qu’il a l’air de convoiter, comme un vieux a envie d’une pucelle.

On s’est levé de table. Mais qui racle une guitare ? C’est un des convives. C’est Pagans chantant une romance d’amour du XVIIe siècle, une vraie romance des chansons de La Borde, puis une vieille chanson d’amour arabe, finissant par une plainte, une espèce d’ululement, qui vous met un petit frisson derrière la nuque, et fait paraître la pauvre plainte amoureuse française, d’une sentimentalité bien bêlote.

Nittis a chez lui des vues de Paris, enlevées au pastel, qui m’enchantent. C’est l’air brouillardeux de Paris, c’est le gris de son pavé, c’est la silhouette diffuse de passant.