Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/14

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L’autre savait que Hubert d’Entragues s’était voué par goût, non par nécessité, au métier impérieux d’homme de lettres. Du premier mouvement, elle l’eût estimé davantage capitaine de cavalerie, mais le nom la séduisait, ce nom fané dans l’histoire au front d’une jolie femme et qu’un jeune homme, sous ses yeux, restaurait en toute sa verdeur. Amoureuses et royales réminiscences, le souvenir auriculaire lui en était resté dans la tête comme un son de viole, comme un clapotis de perlures sur des soies mourantes, et soudain des froissis d’acier, — aveu où sa préciosité, peut-être, s’amusa, car elle était, par orgueil, très dissimulée.

Entragues, de son côté, fut au moment de confesser à la jeune femme qu’elle aveuglait son imagination, mais il eût fallu dire en même temps l’origine, trop fantastique pour n’être pas futile, de cette blessure, et il craignait d’avoir l’air d’inventer une histoire.

« Puis, songeait-il, son esprit travaillerait, elle croirait me plaire, s’efforcerait à des grâces voulues. L’expérience serait faussée. Je veux savoir ce qu’il y a en elle, je veux pénétrer froidement dans les obscures broussailles de ce bois sacré. »

Un homme et une femme, à l’âge des utiles mensonges, ne sont jamais, face à face, ni froids, ni vrais. Hubert jugea très habile de prendre le parti du naturel, mais où commence le naturel chez un être doté de quelques âmes de rechange ? Sixtine ne fut qu’à moitié dupe et, dès les premiers mots, le laissa bien voir.