Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/166

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« Si le désir, songea-t-il encore, me laisse, même en pensée, la liberté du choix, à quoi bon aimer, ou bien est-ce que j’aime vraiment ? Il me faudrait, peut-être, comme à une femme, la possession pour me délivrer de mes doutes. J’ai peur qu’après sa première floraison, mon tempérament ne se féminise et ne s’efface, rongé par la rouille d’une dévorante indécision. Après mes idées, voilà que j’analyse mes sentiments : l’air va devenir irrespirable. Je croyais qu’une passion aurait refait la synthèse de ma volonté, il est trop tard, les éléments, dispersés, sont devenus irréconciliables ; me voici marchant vers l’état du fakir, qui les bras levés vers un ciel vide, immobile et les pieds enfoncés dans le sol, rêve sur la vie qu’il ne vivra plus. Penser, ce n’est pas vivre ; vivre, c’est sentir. Où suis-je ? J’ai voulu pénétrer chaque chose, en son essence ; j’ai vu qu’il n’y avait rien que du mouvement et le monde, réduit à de l’indivisible force, s’est évanoui : j’ai cru, en les dédoublant, doubler mes sensations, je les ai anéanties. Il n’y a rien qui vaille de remuer le bout du doigt : tout se réduit à du raisonnement, à un vague remuement des atomes du cerveau, à un peu de bruit intérieur. »

Comme il parlait à mi-voix dans le silence nébuleux du grand jardin, les mots, à mesure, s’envolaient, ne laissant de leur passage qu’une impression de murmure. Il lui fallut un effort pour ressaisir la logique de ses plaintes :

« Oui, j’en étais au doute. Eh bien ! je crois que je l’ai poussé au delà des limites antérieures. » Cette satisfaction