Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/31

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

mariées par un matinal sourire, herbes arrosées par la fraîcheur de l’aiguille, transparence des sources, murmurante fluidité des eaux courantes sous les joncs fleuris, Rai-Aube, tout cela, et l’oublié, et l’indicible, palpite dans les lettres blanches de ton nom, attirant et fuyant rébus collé au pignon de la gare ! Ressouvenance plutôt que vision : en ma jeunesse, je vécus dans ces délices printanières et je m’en imprégnai. Je ne suis pas des villes et le terrain bâti ne m’incite pas à des joies excessives. Tout demeure jeune, qui fut créé par de jeunes yeux, et la campagne a encore souvent, pour moi, le sexe de son orthographe, même sous un surplis de neige. De mes années premières il ne me reste que cela : tout est mort, de la réelle mort ou de la mort du souvenir. L’attendrissement de figures vagues penchées sur ma précoce orphanité, tel est le plus lointain ; du collège l’horreur m’en est encore dure à renouveler, dantesque et inutile horreur infligée à ma pitoyable enfance. Mais déjà, un peu à ma volonté, le monde s’absentait de moi et par une lente ou soudaine récréation, je me refaisais une vie plus harmonieuse à mon sens intime ; mais déjà, en d’orgueilleux moments, je méprisais tout ce qui m’était extérieur, tout ce qui n’avait pas été rebroyé et repétri par la machine sans cesse en mouvement dans ma tête. Hormis l’inconnaissable principe, j’ai tout remis à neuf, et je suis vraiment moi ; du moins, car le scepticisme ronge jusqu’à la personnalité, telle est l’illusion où je me suis sidéré. Avec un tel parti pris, avec ce système kantien, qui se peut dénommer égoïsme transcend-