Page:Gourmont - Sixtine, 1923.djvu/34

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

leur offre. Un homme délicat, par d’indéfinissables gestes, laisse deviner sa fantaisie, ne fait un mouvement décisif qu’au moment précis où il la sent partagée. » Elle sourit : « Comment sent-on cela ? » Je reprends : « Les acquiescements sont divers, mais il y a un spécial battement de paupières, très lent, auquel la méprise est difficile. » Elle me regarde avec étonnement. C’est une très honnête femme, amusée à cette scabreuse controverse, mais sans expérience. Sa jeunesse et la roseur de son teint disent un mariage récent, peu de maternité : curieuse candide, ayant devant elle, pour apprendre le secret, une éternité de dix années. D’ailleurs jolie et pleine de distinction, ce moderne nom de la grâce ; entre brune et blonde ; des yeux clairs assez grands, le bas du visage sans brutalité. De Surdon à Argentan, le trajet est de seize minutes ; nos quelques demandes et nos quelques répliques les avaient épuisées. Le frein mord, nous nous traînons. Avant que j’aie pu prévoir le geste, elle ouvre la portière, jusqu’à l’arrêt la retient, et me voilà bien surpris de recevoir, en même temps, un salut équivoque et un regard d’une surprenante intensité.

Est-ce l’invitation de courir après elle ? Je le crois et je cours, mais je ne l’ai pas retrouvée. J’avais, rapidement, rassemblé mon léger bagage manuel, valise, couverture, pardessus, etc., je ne suis donc pas contraint de retourner vers mon wagon et je sors de la gare, en quête de la voiture aux armes de la comtesse Aubry. Elle m’attend et Dieu merci je suis le seul attendu, ce jour : je ferai la route tête à tête