Page:Groulx - Louis Riel et les événements de la Rivière-Rouge en 1869-1870, 1944.djvu/9

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manitobaine, le rôle que nous venons de décrire, est-il devenu l’homme public au Canada contre qui se sont acharnées les passions les plus tenaces et les plus enflammées ? Singulier phénomène, pour ne pas dire étrange paradoxe de l’histoire canadienne.

Sans doute est-ce le propre des peuples de régime ou d’esprit colonial de rapetisser leur histoire. D’un sentiment national naturellement débile, habitués à mesurer hommes et choses à l’aune métropolitaine, nulle grandeur n’échappe chez eux au lit de Procuste. En outre, les premières pages de l’histoire manitobaine vont s’écrire à une époque d’extraordinaire agitation au Canada. Le calme est ce qui règne le moins dans les esprits. La Confédération, construction politique trop artificielle, subit sa crise de naissance. L’heure est aux querelles de toute sorte. Une question scolaire, la question des Écoles du Nouveau-Brunswick, met à dure épreuve l’esprit et la lettre du pacte de 1867. De puissants et troubles mouvements, l’un d’annexion aux États-Unis, dans les milieux canadiens-français, l’autre d’indépendance canadienne dans les milieux anglais et qui a pour chefs l’Ontarien W.-A. Foster et un éminent Anglo-Québécois, Alexander Tilloch Galt, agitent l’opinion. À la frontière canadienne du sud pèse assez longuement la menace d’une invasion fénienne. Période trop chargée d’électricité et par trop propice à toutes les explosions. Aussitôt connus les événements de la Rivière-Rouge, les Canadiens de langue française prennent partie en bloc pour le petit peuple de l’Ouest, puis pour Riel et ses associés. Avec non moins d’unanimité l’opinion anglo-canadienne se range de l’autre côté. Nous eûmes, avant la lettre, notre « Affaire Dreyfus ». Le nom du jeune chef de la Rivière-Rouge devint un cri de guerre électoral qui fit rebondir le duel latent de la vie canadienne, le malheureux duel des races. Et le feu se nourrit d’autres excitants. De considérables intérêts matériels, vivement contrariés, ajoutent aux passions ethniques. Pour parer au marasme financier de leur province, beaucoup d’hommes d’affaires ontariens ont jeté leur dévolu sur l’Ouest, rêvent d’y prendre leur revanche. L’expérience amé-