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mes mémoires

soir du 22 janvier, M. Chapais mène la conversation. Il parle avec la faconde et la gesticulation d’un méridional, la figure très animée, s’amusant le premier de ses saillies et de ses anecdotes dont sa mémoire regorge. Sa voix, sa diction sont assez peu agréables, quoi qu’on en ait dit ; je lui trouve à la bouche quelque empâtement. Plus tard, il me sera donné de l’entendre en l’un ou l’autre de ses grands discours. De l’orateur il avait le geste, la forme, la conviction. En avait-il l’accent, la touche, le frémissement souverain ? Il possédait le feu sacré, mais un feu médiocrement contagieux parce que, à mon avis, trop soutenu. Ce soir-là, j’aime mieux le causeur que l’orateur. Il parle d’une verve intarissable. On l’écoute le plus agréablement du monde, même s’il a quelque chose de l’affabilité cérémonieuse d’un homme d’ancien régime, et un brin aussi, suis-je tenté de dire, d’un ton rhétoriqueur de l’ancien maître d’école du village. Il tente de nous expliquer, par l’histoire, la psychologie du peuple irlandais. La duplicité irlandaise, penchant morbide, devenue tradition, seconde nature, soutient-il, chez un peuple effroyablement persécuté, contraint depuis des siècles pour se défendre de se refouler dans la sape, dans la dissimulation, dans les ramifications infinies de ses sociétés secrètes. En ces atavismes de l’Irlandais, M. Chapais n’oublie que les jeux de la géographie et un peu les jeux de l’histoire : d’abord cette géographie de l’Irlande, aux côtes si échancrées, si découpées, terre dépourvue de centres où son peuple se puisse ramasser ; puis ces partages de l’Île-Verte en d’infinies fractions et factions, et ces longs siècles d’anarchie, aussi longtemps que des réflexes de défense contre l’envahisseur ou le persécuteur n’obligeront pas ce peuple de batailleurs à quelque temporaire unité. Et M. Chapais parle, parle… Il agrémente et fortifie sa démonstration par quantité de menus propos ou incidents. Il nous raconte les palinodies inconscientes que joue à ses plus intimes et que se joue à soi-même son ami irlandais, sir Charles Fitzpatrick[1]. Palinodies amusantes, mais en même temps fort

  1. Charles Fitzpatrick (1853-1942), député de Québec à l’Assemblée législative (1890) ; à la Chambre des Communes (1896) ; ministre de la Justice (1902) ; juge en chef de la Cour suprême (1906) ; administrateur du Canada (1907, 1909, 1913) ; lieutenant-gouverneur de la province de Québec (1918-1922).