Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/155

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TROISIÈME VOLUME 1920-1928 151 y a près de trente ans, et montrer du même coup, la qualité de sa collaboration à L’Action française. J’y parviendrai peut-être mieux en suivant mon jeune ami dans sa remarquable carrière: ascension constante où devaient le mener son talent et ses belles qualités d’homme. Comme tous ceux qui parviennent à compter pour quelque chose dans la vie, Minville eut son heure d’épreuve. Il connut le mûrissement dans la souffrance. Régime dont la Providence a fait son école obligatoire. La vie, on peut dire qu’elle avait mon¬ tré son austère visage au petit Gaspésien, dès les jours de l’en¬ fance. Fait d’importance que j’évoquais pour lui, dans mon petit discours de 1945, devant la Société Royale. Comment Minville était-il venu à l’économique, à la sociologie ? Je croyais pouvoir faire cette réponse: Le problème économique, au Canada français, je me suis de¬ mandé parfois si vous n’étiez pas venu au monde avec lui. Vous êtes né à Grande-Vallée. Vous êtes un fils de la Gas- pésie: terre de tous les contrastes et de tous les paradoxes: pays aussi célèbre que méconnu, aussi hospitalier à tous les passants qu’inhospitalier à ses enfants, pays cher au tourisme et foyer d’émigration, pays de toutes les beautés et de toutes les pauvretés, aussi riche que miséreux, pays qu’on ne cesse de vanter et qu’on ne cesse d’oublier, qui pousse aujourd’hui, qui poussait, du moins hier, — je vous l’ai montré un jour, — les mêmes cris de détresse qu’il y a cent ans: preuve que le régime de l’auto s’accommode encore assez bien du char mérovingien. A Grande-Vallée, vous fûtes le fils d’un père agriculteur, qui avait de la terre, mais comme beaucoup de son pays, trop peu pour vivre, et qui demandait à la pêche, un revenu supplémen¬ taire, pas toujours suppléant. Cependant, dans le voisinage, s’éta¬ lait la terre agricole, spacieuse et grasse, dans une forêt superbe, mais aussi fermée qu’une chasse gardée. Ce sont ces images cruelles à votre enfance, c’est le spectacle de cette gêne et de cette misère à côté de la richesse intouchable et dure qui sont cause qu’avant de porter le problème économique dans votre esprit, vous l’avez porté dans votre chair. La grande ville fut d’abord aussi dure au jeune Gaspésien émigré chez elle. Lorsque je connus Minville, il était de santé débile: l’une de ces âmes dévorées par un feu intérieur qui de¬ mandent trop à leur organisme. A l’été de 1928 la maladie s’a¬