Page:Groulx - Mes mémoires tome II, 1971.djvu/203

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QUATRIÈME VOLUME 1920-1928 199 glaise, dans un pays de langue anglaise, l’idiome courant, offi¬ ciel, dans lequel l’Evangile sera prêché. Bourassa tient le sujet qu’il cherchait. Son discours prend tout de suite de l’ampleur, de la solennité. L’auditoire haletant se ramasse davantage. Et l’on sent qu’un rien peut déchaîner les suprêmes passions. L’orateur se montre pourtant correct, respectueux. Avec sa merveilleuse fa¬ culté d’improvisateur, les phrases jaillissent, drues, étincelantes, d’une frappe d’acier. Et le discours se développe dans un ordre étonnant. Pourtant, l’orateur n’est pas tout à fait celui que j’ai entendu en 1905. Le tribun émerge, dirait-on, de l’orateur. Pas¬ sionné, il va d’un coin à l’autre de la tribune, comme pour asse¬ ner, à gauche, à droite, à tous, ses pathétiques ripostes. Mais le moyen, pour lui, de ne pas paraître agité et de ne pas l’être, de¬ vant cet auditoire, lui aussi emporté, et dont les acclamations, scandées de gestes presque violents, refluent vers la tribune, l’as¬ saillent comme des vagues de tempête. Du haut de mon banc, presque à l’arrière de la foule, je puis observer à mon aise, em¬ brasser du regard le parvis et les jubés. Et que vois-je ? Une fou¬ le qui fait corps et âme avec l’homme qui lui parle, qui la soulève, la manie comme un magicien. Des milliers de visages tendus vers un même point, avec du feu dans le regard, des gestes iden¬ tiques, des poings qui s’allongent ensemble, pour une adhésion, une protestation péremptoires. Adhésion, protestation que pro¬ voque presque chaque phrase de l’orateur. Je ne veux ni analyser, ni résumer un discours très connu. Mais dans l’émotion qui fait frissonner les voûtes de Notre-Dame, chacun imagine facilement l’écho, l’effet de paroles comme celles-ci: Je ne veux pas, par un nationalisme étroit, dire ce qui serait le contraire de ma pensée — et ne dites pas, mes compatriotes — que l’Eglise catholique doit être française au Canada. Non; mais dites avec moi que, chez trois millions de catholiques, des¬ cendants des premiers apôtres de la chrétienté en Amérique, la meilleure sauvegarde de la foi, c’est la conservation de l’idiome dans lequel, pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ. Oui, quand le Christ était attaqué par les Iroquois, quand le Christ était renié par les Anglais, quand le Christ était combattu par tout le monde, nous l’avons confessé et nous l’avons con¬ fessé dans notre langue... De cette petite province de Québec,