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mes mémoires

socle. On m’a cité le cas d’un professeur de grec qui oublie d’enseigner sa matière pour foncer, toute langue déployée, contre le « mythe de Dollard » et qui ne met fin à ses éruptions verbales, que devant la menace de ses élèves de faire claquer les portes. Dollard allait pourtant rencontrer un pire adversaire. Parmi les tombeurs du héros et non parmi les moindres, s’allait dresser le militarisme qui ne tue pas seulement les hommes moyens, mais tout autant les héros. Dans la seconde Grande Guerre de 1939-1945, la propagande militaire au Canada entreprit de faire flèche de tout bois et voire de tout ce qui lui pouvait tomber sous la main. Pour appeler la jeunesse aux armes, elle s’empara de Dollard. Le héros à qui hier on ne pardonnait point sa fête du 24 mai, fête concurrente du Victoria Day, parut d’un excellent profit pour les panneaux à réclame, pour les invites à la conscription. L’imposture écœura la jeunesse qui, sans calembour, ne tenait guère à tomber dans le panneau. Fêter Dollard, maquillé en agent recruteur pour la défense de la chrétienté et de l’Empire britannique, c’eût été se faire complice de la bêtise.

Me permettrait-on de rappeler ici un incident de cette triste époque ? J’allais prononcer une conférence à Québec, au Palais Montcalm, le jour même de la fête de Dollard. Ce devait être en 1942 ou 1943, alors qu’on agitait le spectre de la conscription. Le Palais Montcalm était plein à déborder. Il y avait de la poudre dans l’air. Dans la salle, m’avait-on prévenu, s’étaient faufilés des agents de la gendarmerie royale. On s’attendait naturellement que je parlerais de Dollard et risquerais quelques propos audacieux. Mais j’avais décidé, pour ne point faire le jeu des militaristes, de ne point parler du tout de l’affaire du Long-Sault. Je m’étais rabattu sur un sujet des plus pacifiques : Seigneur en soutane — seigneur de l’aviron. Le seigneur en soutane, c’était le seigneur sulpicien ; le seigneur de l’aviron, c’était le coureur de bois. Mais, comme l’organisateur de la soirée, l’abbé Pierre Gravel[1], avait fait allusion à Dollard, en sa présentation du confé-

  1. Pierre Gravel (1899- ), ptre ; vicaire à St -Alphonse de Thetford-les-Mines ; directeur de l’Œuvre de la Jeunesse ; fondateur et directeur du Cercle d’Etudes sociales Pie IX, du Cercle ouvrier de Thetford, des syndicats de l’amiante de la région (1924-1935) ; vicaire à Saint-Roch de Québec (1935-1946) ; curé de Boischatel depuis 1946.