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mes mémoires

D’où lui venait ce souci de l’extrême recherche dans le costume comme en maintes autres choses ? Cet homme, ce prêtre, si exigeant jusqu’en ses sous-vêtements et qui n’en portait que de soie exquise, était né d’une famille modeste, humble, de très petits bourgeois où il incarnait le type d’exception. Son dandysme exposera même cet homme de goût à manquer étrangement de mesure. Il portera des chaînes d’or d’un grain véritablement trop fort. Par sa mère, il appartient à la famille des Prince ou Le Prince ; il se fera graver, sur riche bristol, des cartes de visite où les deux patronymes maternel et paternel se joindront avec un trait d’union à peine perceptible : Le Prince-Beaudé. Il aimera s’envelopper d’un nuage de parfums vraiment trop capiteux. Et je n’ai pas oublié un incident de nos dîners, à Paris, chez le duc et prince de Bauffremont. Un soir, Henri d’Arles, alors incardiné au diocèse de Versailles, vient me prendre à l’Hôtel Jean-Bart, vêtu, pour cette fois, d’une soutane flambant neuve. Et la soutane est bel et bien de soie moirée, traversée d’un ceinturon de même tissu. Tout à l’heure, me dis-je, il faudra capter, en son visage, l’impression du duc. Chacun sait comme en France l’on se montre exigeant, conformiste, sur le costume ecclésiastique. Vers 1920, depuis la guerre et depuis les spoliations de M. Combes, ce costume était pauvre, et surtout d’une mode invariable. La moindre dérogation, la moindre recherche ne pouvaient que tirer l’œil du passant. Donc, ce soir-là, nous faisons notre entrée dans le salon de la rue de Grenelle. Le duc paraît. Chaleureux comme toujours, il tend la main. Mais je suis son regard. Un instant, instant à peine perceptible, et de haut en bas, il a enveloppé la soutane en soie. Rien qu’un pli aux lèvres, pli rapide. Mais pli qui voulait dire : « Quel homme étrange tout de même ! »

Henri d’Arles, esprit si mesuré en tant d’autres choses, se laissait aller en effet à ces étrangetés. Petites manies de mondain ? Caprices d’artiste ? Une autre de ses fantaisies est de n’écrire quoi que ce soit qu’avec sa plume à lui, une plume tout en or et qu’avec son papier, un papier de choix dûment frangé qu’il achetait à la rame et découpait et pliait lui-même avec un soin méticuleux. Je me souviens d’un jour où je le pressais de me donner un article promis à la revue : « Ah, mon cher ami, me répondit-il, se frappant le front du bout du doigt, il est là votre