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mes mémoires

cipation après 1760 ; j’exalte la saine essence de nos traditions ; et cela s’appelle parfois : « Pierres sacrées ». La plupart du temps, je ne me donne pas la peine d’écrire ces discours ou causeries. Je parle à l’aide de simples notes. Mais il y eut d’autres discours, longuement élaborés et rédigés de la première à la dernière ligne. Et il y avait les fatigues du voyage, et après la conférence, ces longues et épuisantes causeries dans le cercle d’amis, avides de nouvelles et qui vous prennent pour un augure.

Oui, beaucoup de mots et beaucoup de fatigue. Mais discours et rencontres ne restent pourtant pas sans profit pour moi-même et pour l’œuvre dont je suis le propagandiste. J’apprends à connaître notre peuple. Je découvre plus au vif le mal profond que lui a fait la Conquête anglaise : une incroyable léthargie, un manque presque absolu de sentiment national, de solidarité collective, une résignation morbide à la servitude, la tradition trop perpétuée d’un loyalisme archaïque, débilitant, abject, bref, pour notre petit peuple, presque la perte de son âme. Et, de tout ce mal, je crois découvrir les responsables. Au premier chef, suis-je trop sévère ? les politiciens. Portés au pouvoir par les puissances financières, en forte partie puissances étrangères, Ils ne savent gouverner que pour cette oligarchie. Dans leur politique, ils ne laissent s’introduire de national que tout juste ce qu’il faut pour endormir l’opinion. Au Canada français, la politique est l’opium du peuple. Rien n’effraie tant ces politiciens en place, de quelque parti qu’ils soient, que le moindre sursaut nationaliste. Les vieux partis s’entendent admirablement pour empêcher de naître tout nouveau parti qui sentirait la réaction. Je le rappelle pour les jeunes générations, celles d’aujourd’hui qui souvent font la moue sur notre nationalisme. Ils le jugent à ses maigres résultats. Pourquoi oublier que nous, les hommes de 1915 à 1960, ne pouvions compter aucunement, pour un réveil général, efficace, sur l’État du Québec ? Pendant toute cette triste époque, nos politiciens de quelque parti qu’ils soient, sont farouchement hostiles à toutes les idées nationalistes. Ils les croient ou feignent de les croire chimériques et même dangereuses, dangereuses pour la paix nationale au Canada, propres à provoquer les pires représailles des Anglo-Canadiens. La plupart de nos hommes d’affaires ne sont pas éloignés de partager la même méfiance. C’est lentement qu’il nous a fallu instruire, gagner une partie de l’opinion. À