Page:Guillard - Étude sur les drames consacrés à Jeanne d’Arc, 1844.djvu/19

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nous convaincre que c’est bien à dessein qu’il descend de l’Hélicon toutes les fois que son héroïne met pied à terre, M. Porchat termine tous ses actes par des chœurs ravissants, aussi corrects qu’harmonieux, aussi féconds en images splendides qu’en touchantes émotions, chœurs tout raciniens, trop peut-être : car on y remarquera deux ou trois réminiscences qu’un auteur aussi riche de son propre fonds remplacera sans hésiter. Une autre similitude, plus grave et plus urgente à détruire, c’est celle de Loyseleur à la fin de la pièce avec le Leycester de la Marie Stuart de P. Lebrun.

Quel serait à la représentation le succès de la Mission de Jeanne d’Arc ? C’est une question controversée même entre ses admirateurs. Les uns, jugeant l’effet théâtral d’après l’impression de la lecture, prédisent à l’auteur le triomphe le plus ambitionné, un succès de larmes : ils disent que l’intérêt est soutenu avec un art profond par des contrastes habilement ménagés et multipliés. Le premier acte se passe sous les ombrages de Domremi ; le second sous les lambris dorés d’un château royal. Aux bruits de guerre d’Orléans dans le troisième, succède au quatrième le calme triste et froid du Crotoy. Mais cette prison était au moins environnée de forêts sombres ; à Rouen, il n’y a plus que la muraille grise du cachot, et le bûcher. Entre les scènes, même opposition savante : la figure hypocrite de Loyseleur (I. 5.) vient faire ombre aux mines rieuses des compagnes de Jeanne d’Arc. Aux fiançailles (I, 11e), succèdent soudain les cris d’alarmes, sans que la vraisemblance et le naturel cessent d’être respectés. À Chinon, après sa première entrevue avec le roi dans sa cour, Jeanne se trouve seule avec son frère ; puis seule avec Magistri. De même dans tous les actes. On prétend que la pièce manque de mouvements tragiques et puissants : et n’y a-t-il pas au premier acte la scène où Jeanne dépouille Loyseleur de son masque et de sa robe profanée ? Au second, celle où elle force Magistri à reculer ; au troisième, les scènes où elle terrasse l’orgueil du héraut anglais, où elle maîtrise la vengeance de Dunois ; au quatrième, l’admirable tirade de la comtesse de Luxembourg, qui déchire ses ornements aux yeux de son époux irrité, dont elle maudit l’avarice et brave l’épée ;