Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/10

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imposer des conditions et faire trembler un doge sur son trône.

La France était en guerre avec Gênes ; elle avait trouvé en Corse un puissant auxiliaire en la personne de San Pietro. C’était une de ces âmes vigoureusement trempées dans les vertus poussées jusqu’à l’excès ; il n’avait d’autre pensée que la gloire, d’autre idole que la gloire, d’autre religion que la gloire ; il ne connaissait d’autre plaisir que de commander ses matelots, de fumer son tabac d’Italie, de regarder l’horizon qui s’enfonce sous les vagues, et de se laisser ballotter par le roulis lorsque la mer est calme, lorsque le vent souffle à peine, lorsque les hirondelles viennent sur le beaupré.

Pourtant depuis quelques jours il était triste, son front se ridait souvent, et l’on pouvait deviner à ses soupirs réitérés, à ses longues rêveries, que quelque chose lui déchirait le cœur et que son âme était en proie à des sentiments inconnus jusqu’alors.

II

Les portes du palais s’ouvrirent devant le marin ; les gardes lui présentèrent les armes, le grand escalier fut couvert de tapis, son nom résonna dans la salle du trône, et le doge lui-même descendit pour le recevoir.

— Je suis venu, dit San Pietro, pour traiter avec toi des conditions de la paix. La France, mon alliée, pour prix de mes services, m’a donné le pouvoir de les faire à mon gré. Écoute, je ne te demande ni or ni sang, mais je te demande ce qui m’est plus cher, à moi, que tous tes sujets, fussent-ils des rois, que ton trône, fût-il celui du monde ; je te demande ta fille, je te demande Vanina.

— À lui, Vanina ? répétèrent sourdement tous les courtisans assemblés.