Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/123

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A peine si, depuis le commencement du bal, quelqu’un lui avait adressé la parole ; il était seul au milieu de tant de monde, seul avec son chagrin qui le rongeait, et le bruit de la danse lui faisait mal, la vue de son fière l’irritait a un tel point que quelquefois, en regardant toute cette foule joyeuse et en pensant a lui-même, à lui désespéré et misérable sous son habit de courtisan, il touchait à la garde de son épée, et il était tenté de déchirer avec ses ongles la femme dont la robe l’effleurait en passant, l’homme qui dansait devant lui, pour narguer la fête et pour nuire aux heureux.

Son frère s’aperçut qu’il était malade et vint a lui d’un air bienveillant.

— Qu’as-tu, Garcia ? lui dit-il, qu’as-tu ? ta main crève ton gant, tu tourmentes la garde de ton épée. — Moi ? Oh ! je n’ai rien, monseigneur. — Tu es fier, Garcia.

— Oh ! oui, je suis fier, bien fier, plus fier que toi peut-être ; c’est la fierté du mendiant qui insulte le grand seigneur dont le cheval l’éclabousse. Et il accompagna ces derniers mots d’un rire f’orcé. Le cardinal lui avait tourné le dos, haussant les épaules, et il alla recevoir les félicitations du duc de Bellamonte, qui arrivait alors suivi d’un nombreux cortè e. ’

Ur ? homme venait de s’évanouir sur une banquette, le premier valet qui passait par la le prit dans ses bras et l’emmena hors de la salle, personne ne s’informa de cet homme.

C’était Garcia.

IV

Quelques archers, rangés en ordre dans la cour, attendaient l’arrivée des seigneurs pour partir ; car leurs chevaux étaient impatients et ils piaffaient tous,