Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/137

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âme ; il me faut ce livre, oui, il me le faut à toute force, à tout prix ; dans huit jours je soutiens une thèse à Salamanque, il me faut ce livre pour être docteur, il me faut être docteur pour être archevêque, il me faut la pourpre sur les épaules pour avoir la tiare au front.

Giacomo s’approcha de lui et le regarda avec admiration et respect comme le seul homme qu’il ait compris.

— Écoute, Giacomo, interrompit le gentilhomme, je vais te dire un secret qui va faire ta fortune et ton bonheur : ici il y a un homme, cet homme demeure à la barrière des Arabes, il a un livre, c’est le Mystère de saint Michel.

— Le Mystère de saint Michel ? dit Giacomo en poussant un cri de joie, oh ! merci, vous m’avez sauvé la vie.

— Vite ! donne-moi la Chronique de Turquie.

Giacomo courut vers un rayon ; là, il s’arrêta tout à coup, s’efforça de pâlir, et dit d’un air étonné :

— Mais, monseigneur, je ne l’ai pas.

— Oh ! Giacomo, tes ruses sont bien grossières et tes regards trahissent tes paroles.

— Oh ! monseigneur, je vous jure, je ne l’ai pas.

— Mais tu es un vieux fou, Giacomo ; tiens, voilà six cents pistoles.

Giacomo prit le manuscrit et le donna au jeune homme :

— Prenez-en soin, dit-il, lorsque celui-ci s’éloignait en riant et disait à ses valets en montant sur sa mule :

— Vous savez que votre maître est un fou, mais il vient de tromper un imbécile. L’idiot de moine bourru ! répéta-t-il en riant, il croit que je vais être pape !

Et le pauvre Giacomo restait triste et désespéré, appuyant son front brûlant sur les carreaux de sa