Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/145

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elle ; chaque jour, de nouveaux meurtres et de nouveaux crimes, et tout cela paraissait venir d’une main invisible et cachée ; c’était un poignard suspendu sur chaque toit et sur chaque famille ; c’était des gens qui disparaissaient tout à coup sans qu’on ait aucune trace du sang que leur blessure avait répandu ; un homme partait pour un voyage, il ne revenait plus ; on ne savait à qui attribuer cet horrible fléau, car il faut attribuer le malheur à quelqu’un d’étranger, mais le bonheur à soi.

En effet, il est des jours si néfastes dans la vie, des époques si funestes pour les hommes, que, ne sachant qui accabler de ses malédictions, on crie vers le ciel ; c’est dans ces époques malheureuses pour les peuples que l’on croit à la fatalité.

Une police vive et empressée avait tâché, il est vrai, de découvrir l’auteur de tous ces forfaits, l’espion soudoyé s’était introduit dans toutes les maisons, avait écouté toutes les paroles, entendu tous les cris, vu tous les regards, et il n’avait rien appris.

Le Procureur avait ouvert toutes les lettres, brisé tous les cachets, fouillé dans tous les coins, et il n’avait rien trouvé.

Un matin pourtant, Barcelone avait quitté sa robe de deuil pour aller s’entasser dans les salles de la Justice où l’on allait condamner à mort celui que l’on supposait être l’auteur de tous ces horribles meurtres. Le peuple cachait ses larmes dans un rire convulsif, car lorsqu’on souffre et qu’on pleure c’est une consolation bien égoïste, il est vrai, mais enfin, celle de voir d’autres souffrances et d’autres larmes.

Le pauvre Giacomo, si calme et si paisible, était accusé d’avoir brûlé la maison de Baptisto, d’avoir volé sa Bible ; il était chargé encore de mille autres accusations.

Il était donc là, assis sur les bancs des meurtriers et des brigands, lui, l’honnête bibliophile ; le pauvre