Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/146

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Giacomo, qui ne pensait qu’à ses livres, était donc compromis dans les mystères de meurtre et d’échafaud.

La salle regorgeait de peuple. Enfin le Procureur se leva et lut son rapport ; il était long et diffus, à peine si on pouvait en distinguer l’action principale des parenthèses et des réflexions. Le Procureur disait qu’il avait trouvé dans la maison de Giacomo la Bible qui appartenait à Baptisto, puisque cette Bible était la seule en Espagne ; or il était probable que c’était Giacomo qui avait mis le feu à la maison de Baptisto pour s’emparer de ce livre rare et précieux. Il se tut et se rassit essoufflé.

Quant au moine, il était calme et paisible et ne répondit pas même par un regard à la multitude qui l’insultait.

Son avocat se leva, il parla longtemps et bien ; enfin quand il crut avoir ébranlé son auditoire, il souleva sa robe et en tira un livre, il l’ouvrit et le montra au public. C’était un autre exemplaire de cette Bible.

Giacomo poussa un cri, et tomba sur son banc en s’arrachant les cheveux. Le moment était critique, on attendait une parole de l’accusé, mais aucun son ne sortit de sa bouche ; enfin il se rassit, regarda ses juges et son avocat comme un homme qui s’éveille.

On lui demanda s’il était coupable d’avoir mis le feu chez Baptisto.

— Non, hélas ! répondit-il.

— Non ?

— Mais allez-vous me condamner ? Oh ! condamnez-moi, je vous en prie ! la vie m’est à charge, mon avocat vous a menti, ne le croyez pas. Oh ! condamnez-moi, j’ai tué don Bernardo, j’ai tué le curé, j’ai volé le livre, le livre unique, car il n’y en a pas deux en Espagne. Messeigneurs, tuez-moi, je suis un misérable.

Son avocat s’avança vers lui et lui montrant cette Bible :