Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/213

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vents du cœur, par tous les orages de l’âme. Demandez à l’océan combien il porte de rides au front ; comptez les vagues de la tempête !

Il avait vécu longtemps, bien longtemps, non point par la pensée, les méditations du savant, ni les rêves n’avaient point occupé un instant dans toute sa vie, mais il avait vécu et grandi de l’âme, et il était déjà vieux par le cœur. Pourtant ses affections ne s’étaient tournées sur personne, car il avait en lui un chaos des sentiments les plus étranges, des sensations les plus étranges ; la poésie avait remplacé la logique, et les passions avaient pris la place de la science. Parfois il lui semblait entendre des voix qui lui parlaient derrière un buisson de roses et des mélodies qui tombaient des cieux, la nature le possédait sous toutes ces forces, volupté de l’âme, passions violentes, appétits gloutons.

C’était le résumé d’une grande faiblesse morale et physique, avec toute la véhémence du cœur, mais d’un fragile et qui se brisait d’elle-même à chaque, obstacle, comme la foudre insensée qui renverse les palais, brûle les diadèmes, abat les chaumières et va se perdre dans une flaque d’eau.

Voilà le monstre de la nature qui était en contact avec M. Paul, cet autre monstre, ou plutôt cette merveille de la civilisation et qui en portait tous les symboles, grandeur de l’esprit, sécheresse du cœur. Autant l’un avait d’amour pour les épanchements de l’âme, les douces causeries du cœur, autant Djalioh aimait les rêveries de la nuit et les songes de sa pensée. Son âme se prenait à ce qui était beau et sublime, comme le lierre aux débris, les fleurs au printemps, la tombe au cadavre, le malheur à l’homme, s’y cramponnait et mourait avec lui ; où l’intelligence finissait, le cœur prenait son empire, il était vaste et infini, car il comprenait le monde dans son amour.

Aussi il aimait Adèle, mais d’abord comme la nature entière, d’une sympathie douce et universelle,