Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/214

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puis peu à peu cet amour augmenta, à mesure que sa tendresse sur les autres êtres diminuait.

En effet, nous naissons tous avec une certaine somme de tendresse et d’amour que nous jetons gaiement sur les premières choses venues, des chevaux, des places, des honneurs, des trônes, des femmes, des voluptés, quoi, enfin ? à tous les vents, tous les courants rapides ; mais réunissons cela et nous aurons un trésor immense. Jetez des tonnes d’or à la surface du désert, le sable les engloutira bientôt, mais réunissez les en un monceau, et vous formerez des pyramides.

Eh bien, il concentra bientôt toute son âme sur une seule pensée, et il vécut de cette pensée.

IV

La fatale quinzaine s’était évanouie dans une longue attente pour la jeune fille, dans une froide indifférence pour son futur époux.

La première voyait dans le mariage un mari, des cachemires, une loge à l’Opéra, des courses au Bois de Boulogne, des bals tout l’hiver, oh ! tant qu’elle voudra ! et puis encore tout ce qu’une fillette de dix-huit ans rêve dans ses songes dorés et dans son alcôve fermée.

Le mari, au contraire, voyait dans le mariage une femme, des cachemires à payer, une petite poupée à habiller, et puis encore tout ce qu’un pauvre mari rêve lorsqu’il mène sa femme au bal.

Celui-là, pourtant, était assez fat pour croire toutes les femmes amoureuses de lui-même ; c’est une question qu’il s’adressait toutes les fois qu’il se regardait dans sa glace et lorsqu’il avait bien peigné ses favoris noirs.

Il avait pris une femme parce qu’il s’ennuyait d’être seul chez lui et qu’il ne voulait plus avoir de maîtresse, depuis qu’il avait découvert que son domestique en