Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/224

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Une fois les danseurs fatigués s’assirent, tout alors devint plus calme, on passa de l’orgeat, et le bruit seul des verres sur les plateaux interrompait le bourdonnement de toutes les voix qui parlaient. Le piano était ouvert, un violon était dessus, un archet à côté. Djalioh saisit l’instrument, il le tourna plusieurs fois entre ses mains comme un enfant qui manie un jouet, il toucha à l’archet, et le plia si fort qu’il faillit le briser plusieurs fois. Enfin il approcha le violon de son menton, tout le monde se mit à rire, tant la musique était fausse, bizarre, incohérente ; il regarda tous ces hommes, toutes ces femmes, assis, courbés, pliés, étalés sur des banquettes, des chaises, des fauteuils, avec de grands yeux ébahis ; il ne comprenait pas tous ces rires, et cette joie subite, il continua.

Les sons étaient d’abord lents, moux, l’archet effleurait les cordes et les parcourait depuis le chevalet jusqu’aux chevilles, sans rendre presque aucun son ; puis peu à peu sa tête s’anima, s’abaissant graduellement sur le bois du violon, son front se plissa, ses yeux se fermèrent, et l’archet sautillait sur les cordes comme une balle élastique, à bonds précipités ; la musique était saccadée, remplie de notes aiguës, de cris déchirants ; on se sentait, en l’entendant, sous le poids d’une oppression terrible, comme si toutes ces notes eussent été de plomb et qu’elles eussent pesé sur la poitrine. Et puis c’était des arpèges hardis, des octaves qui montaient, des notes qui couraient en masse et puis qui s’envolaient comme une flèche gothique, des sauts précipités, des accords changés ; et tous ces sons, tout ce bruit de cordes et de notes qui sifflent, sans mesure, sans chant, sans rythme, une mélodie nulle, des pensées vagues et coureuses qui se succédaient comme une ronde de démons, des rêves qui passent et s’enfuient poussés par d’autres dans un tourbillon sans repos, dans une course sans relâche.

Djalioh tenait avec force le manche de l’instrument,