Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/225

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et chaque fois qu’un de ses doigts se relevait de la touche, son ongle faisait vibrer la corde qui sifflait en mourant. Quelquefois il s’arrêtait, effrayé du bruit, souriait bêtement et reprenait avec plus d’amour le cours de ses rêveries ; enfin, fatigué, il s’arrêta, écouta longtemps, pour voir si tout cela allait revenir, mais rien ! la dernière vibration de la dernière note était morte d’épuisement. Chacun se regarda, étonné d’avoir laissé durer si longtemps un si étrange vacarme.

La danse recommença ; comme il était près de trois heures, on dansa un cotillon, les jeunes femmes seules restaient, les vieilles étaient parties ainsi que les hommes mariés et poitrinaires.

On ouvrit donc, pour faciliter la valse, la porte du salon, celles du billard et de la salle à manger, qui se succédaient immédiatement ; chacun prit sa valseuse, on entendit le son fêlé de l’archet qui frappait le pupitre et l’on se mit en train.

Djalioh était debout, appuyé sur un battant de la porte, la valse passait devant lui, tournoyante, bruyante, avec des rires et de la joie ; chaque fois il voyait Adèle tournoyer devant lui et puis disparaître, revenir et disparaître encore ; chaque fois il la voyait s’appuyer sur un bras qui soutenait sa taille, fatiguée qu’elle était de la danse et des plaisirs, et chaque fois il sentait en lui un démon qui frémissait et un instinct sauvage qui rugissait dans son âme, comme un lion dans sa cage ; chaque fois, à la même mesure répétée, au même coup d’archet, à la même note, au bout d’un même temps, il voyait passer devant lui le bas d’une robe blanche, à fleurs roses, et deux souliers de satin qui s’entre-bâillaient, et cela dura longtemps, vingt minutes environ. La danse s’arrêta. Oppressée, elle essuya son front, et puis elle repartit plus légère, plus sauteuse, plus jolie et plus rose que jamais.

C’était un supplice infernal, une douleur de damné. Quoi ! sentir dans sa poitrine toutes les forces qu’il