Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/24

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— Eh ! faisais-tu grâce à ceux qui, dans la tour de Nesle, te demandaient la vie sous le poignard de tes assassins ? Marguerite, malgré tous tes crimes, malgré toutes tes nuits sanglantes et tes orgies infâmes, quelque chose n’est-il pas resté ? As-tu quelque prière à faire ? Oh ! dis-la, et vite, car cette heure-ci est ta dernière.

Marguerite s’agenouilla, prononça quelques mots en balbutiant. Etait-ce des sanglots ou une prière ?

— Relève-toi, dit Lyonnet en la prenant par le bras ; bien d’autres me font attendre comme toi ; ils me demandent successivement une heure, une demi-heure, une minute, mais je donne plus : l’éternité !

— Oh ! ne me parle pas de l’éternité !

— Allons, Marguerite, défais ton bonnet, tes cheveux. Oh ! ils étaient beaux, tes cheveux ! c’était ta joie et ton orgueil. Oh ! tes cheveux ! qu’ils s’ondulaient bien sur tes épaules ! Oh ! tes cheveux ! qu’ils ont reçu de baisers brûlants et passionnés !

Aussitôt il en prit deux mèches et en entoura le cou de Marguerite.

On entendit un sourd râlement, un corps tomba par terre et la belle Marguerite était un cadavre !
Le lendemain on porta un cercueil à Vernonet, on creusa là une Fosse et l’on mit dessus une simple pierre avec cette inscription :

CI-GÎT
MARGUERITE DE BOURGOGNE
REINE DE FRANCE.

Des siècles ont passé sur cette tombe, le temps a rongé le cadavre, l’herbe a caché l’inscription. Le temps efface tout, les rois eux-mêmes ; mais leurs crimes — oui — mais plus tard.