Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/25

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PORTRAIT DE LORD BYRON.

C’était un de ces hommes à hautes conceptions, à idées généreuses et progressives, aux violentes passions, à une âme tout à la fois sensible et magnanime, bizarre en un mot ; lord Byron, c’était le fils du siècle.

Il ne croyait à rien, si ce n’est à tous les vices, à un Dieu vivant, existant pour le plaisir de faire le mal ; il ne croyait à rien, si ce n’est à l’amour de la patrie, à la puissance de son génie et à la fascination des yeux de sa maîtresse ; au delà, tout dans le monde n’était pour lui que préjugés, ambition, avarice.

L’honneur d’une femme lui semblait une rose, mais une rose dont chacun en passant pouvait prendre le parfum, le faner et le flétrir. Il eut cent maîtresses, n’en aima qu’une, et encore, celle-là, il la rudoyait et la dédaignait pour son amour fou et effréné. Il avait constamment une vingtaine de chevaux dans son écurie, il les adorait tous. Il n’aimait pas la France, parce qu’en France il ne fait pas assez de brouillards ni assez de neige ; en France on ne respire pas, comme à Venise, l’air embaumé de quelque villa.

C’était un athée, et il restait des journées entières dans une église, plongé dans une contemplation muette ou une méditation profonde.

Quand il était en Angleterre, il sortait seul, à cheval, et il aimait à faire blanchir d’écume sa gentille jument arabe, en contemplant la fumée de sa cigarette qui s’envolait au souffle du vent et qui se mêlait au brouillard de décembre.