Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/251

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torrent qui l’entraînait, et elle arriva bientôt à cet état de langueur et de nonchalance, à ce demi-sommeil ou l’on sent que l’on s’endort, qu’on s’enivre, que le monde s’en va loin de nous, tandis que l’on reste seul sur la nacelle où vous berce la vague et qu’entraîne l’océan ; elle ne pensa plus ni à son mari ni à ses enfants, encore moins à sa réputation, que les autres femmes déchiraient à belles dents dans les salons, et que les jeunes gens, amis d’Ernest, vautraient et vilipendaient à plaisir dans les cafés et les estaminets.

Mais il y eut tout à coup pour elle une mélodie jusqu’alors inconnue dans la nature et dans son âme, et elle découvrit dans l’une et dans l’autre des mondes nouveaux, des espaces immenses, des horizons sans bornes ; il sembla que tout était né pour l’amour, que les hommes étaient des créatures d’un ordre supérieur, susceptibles de passions et de sentiments, qu’ils n’étaient bons qu’à cela et qu’ils ne devaient vivre que pour le cœur. Quant à son mari, elle l’aimait toujours et l’estimait encore plus ; ses enfants lui semblaient gracieux, mais elle les aimait comme on aime ceux d’un autre.

Chaque jour, cependant, elle sentait qu’elle aimait plus que la veille, que cela devenait un besoin de son existence, qu’elle n’aurait pu vivre sans cela ; mais cette passion, avec laquelle elle avait d’abord joué en riant, finit par devenir sérieuse et terrible, une fois entrée dans son cœur, elle devint un amour violent, puis une frénésie, une rage. Il y avait chez elle tant de feu et de chaleur, tant de désirs immenses, une telle soif de délices et de voluptés qui étaient dans son sang, dans ses veines, sous sa peau, jusque sous ses ongles, qu’elle était devenue folle, ivre, éperdue, et qu’elle aurait voulu faire sortir son amour des bornes de la nature ; il lui semblait qu’en prodiguant les caresses et les voluptés, en brûlant sa vie dans des nuits pleines de fièvre, d’ardeur, en se roulant dans