Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/250

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lasse, brisée, haletante, quand, bien des fois, il eut serré sa poitrine contre la sienne et qu’il la vit mourante dans ses bras, il la laissa seule et partit.

Le soir, chez Véfour, il fit un excellent souper où le champagne frappé circulait en abondance ; on l’entendit dire tout haut, vers le dessert : « Mes chers amis, j’en ai encore une ! »

Celle-la était rentrée chez elle, l’âme triste, les yeux en pleurs, non de son honneur qui était perdu, car cette pensée-là ne la torturait nullement ; s’étant d’abord demandé ce que c’était que l’honneur et n’y ayant vu au fond qu’un mot, elle avait passé outre, mais elle pensait aux sensations qu’elle avait éprouvées, et ne trouvait en y pensant, rien que déception et amertume. « Oh ! ce n’est pas là ce que j’avais révé ! » disait-elle.

Car il lui sembla, lorsqu’elle fut dégagée des bras de son amant, qu’il y avait en elle quelque chose de froissé comme ses vêtements, de fatigué et d’abattu comme son regard, et qu’elle était tombée de bien haut, que l’amour ne se bornait pas là ; se demandant enfin si, derrière la volupté, il n’y en avait pas une plus grande encore, ni après le plaisir une plus vaste jouissance, car elle avait une soif inépuisable d’amours infinis, de passions sans bornes. Mais quand elle vit que l’amour n’était qu’un baiser, une caresse, un moment de délices où se roulent entrelacés, avec des cris de joie, l’amant et sa maîtresse, et puis que tout finit ainsi, que l’homme se relève, la femme s’en va, et que leur passion a besoin d’un peu de chair et d’une convulsion pour se satisfaire et s’enivrer, l’ennui lui prit à l’âme, comme ces affamés qui ne peuvent se nourrir.

Mais elle quitta bientôt tout retour sur le passé pour ne songer qu’au présent qui souriait, elle ferma les yeux sur ce qui n’était plus, secoua comme un songe les anciens rêves sans bornes, ses oppressions vagues et indécises, pour se donner tout entière au