Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/269

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VIII


On lui apporta, le matin, une lettre ; elle avait sept mois de date. C’était d’Ernest. Elle en brisa le cachet en tremblant, la parcourut avidement ; quand elle l’eut terminée, elle recommença sa lecture, pâle d’effroi et pouvant a peine lire. Voici ce qu’il y avait :

« Pourquoi, madame, vos lettres sont-elles toujours aussi peu honnêtes ? la dernière surtout ? Je l’ai brûlée, j’aurais rougi que quelqu’un y jetât les yeux. Ne pourriez-vous enfin avoir plus de bornes dans vos passions ? Pourquoi venez-vous sans cesse, avec votre souvenir, me troubler dans mes travaux, m’arracher à mes occupations ? que vous ai-je fait pour m’aimer tant ?

« Encore une fois, madame, je veux qu’un amour soit sage ; j’ai quitté la France, oubliez-moi donc comme je vous ai oubliée, aimez votre mari ; le bonheur se trouve dans les routes battues par la foule, les sentiers de la montagne sont pleins de ronces et de cailloux, ils déchirent et vous usent vite.

« Maintenant je vis heureux, j’ai une petite maison charmante, sur le bord d’un fleuve, et, dans la plaine qu’il traverse, je fais la chasse aux insectes, j’herborise, et quand je rentre chez moi, je suis salué par mon nègre qui se courbe jusqu’à terre, et embrasse mes souliers quand il veut obtenir quelque faveur ; je me suis donc créé une existence heureuse, calme et paisible, au milieu de la nature et de la science, que n’en faites-vous autant ? qui vous en empêche ? on peut ce qu’on veut.

« Pour vous, pour votre bonheur même, je vous conseille de ne plus penser à moi, de ne plus m’écrire. A quoi bon cette correspondance ? à quoi cela nous avancera-t-il, quand vous direz cent fois que vous