Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/402

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Titre singulier, n’est-ce pas ? et à voir ainsi cet arrangement de lettres insignifiant et banal, jamais on ne se serait douté qu’il pût renfermer une pensée sérieuse.

Agonies ! eh bien, c’est quelque roman bien hideux et bien noir, je présume ; vous vous trompez, c’est plus, c’est tout un immense résumé d’une vie morale bien hideuse et bien noire.

C’est quelque chose de vague, d’irrésolu, qui tient du cauchemar, du rire de dédain, des pleurs et d’une longue rêverie de poète. Poète ? puis-je donner ce nom à celui qui blasphème froidement avec un sarcasme cruel et ironique et qui, parlant de l’âme, se met à rire ? Non, c’est moins que de la poésie, c’est de la prose ; moins que de la prose, des cris ; mais il y en a de faux, d’aigus, de perçants, de sourds, toujours de vrais, rarement d’heureux. C’est une œuvre bizarre et indéfinissable comme ces masques grotesques qui vous font peur.

Il y aura bientôt un an que l’auteur en a écrit la première page, et depuis, ce pénible travail fut bien des fois rejeté, bien des fois repris. Il a écrit ces feuilles dans ses jours de doute, dans ses moments d’ennui, quelquefois dans des nuits fiévreuses, d’autres fois au milieu d’un bal, sous les lauriers d’un jardin ou sur les rochers de la mer.

Chaque fois qu’une mort s’opérait dans son âme, chaque fois qu’il tombait de quelque chose de haut, chaque fois qu’une illusion se défaisait et s’abattait comme un château de cartes, chaque fois enfin que quelque chose de pénible et d’agité se passait sous sa vie extérieure calme et tranquille, alors, dis-je, il jetait quelques cris et versait quelques larmes. Il a écrit sans prétention de style, sans désirs de gloire, comme on pleure sans apprêt, comme on souffre sans art.

Jamais il n’a fait ceci avec l’intention de le publier