Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/476

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nouaient à d’autres rêves interminables, comme le balancement d’un hamac quand on s'endort, comme des essences de roses qui vous font songer d’amour, comme une longue suite de paroles douces, enivrantes, embaumantes, comme des bonheurs renaissants, comme une campagne étoilée de toutes les fleurs, dont chacune aurait des parfums à elle et qui toutes vous enivreraient d`un même sommeil, d'un même bonheur.

Sentir qu’on quitte la vie avec un sourire, qu’on meurt sous des baisers, qu’on s’endort délicieusement en entrant dans le monde sans bornes de l'infini et des rêves, c’est là le bonheur, désir de tout, vague et confus, désir de la mort, désir du sommeil, désir des songes ; bonheur de la feuille roulant dans l’air, des nuages courant dans le vide, s'étalant et s'évanouissant dans l'espace, bonheur de l'oiseau volant jusqu’aux cieux et planant sur le monde, bonheur des fleurs jetant leurs parfums aux vents, bonheur du poète dans son délire, dont l'âme s'exhale avec la voix, et qui répand aussi comme la fleur ses parfums aux vents, à l'oubli, pour être emportés et évanouis.

Mais Hugues tout à coup s'est relevé d'un saut pour remplir les verres ; ses yeux brillent comme le feu, ses mains se crispent, il rit comme un fou, il veut boire, il a soif, il a du feu dans la gorge, et ce qu'il boit le brûle encore.

— Tu recules ? dit-il à Rymbaud, plein de colère.

Cette injure-là fut lavée par une bouteille de rhum.

Et puis voilà la colère qui les prend, ils s'animent de nouveau, se rapprochent de la table, se posent pour se voir ; et ils boivent avec délices, ils s’enivrent à longs flots ; les verres ne suffisent plus, chacun prend une bouteille de ses deux mains, étreint son cou sous ses lèvres, et ne s'arrête que pour se regarder l'un l’autre, pâles, muets, les yeux fixés l'un sur l'autre avec un regard stupide et étonné.