Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/495

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émaillée de fleurs, le long d’un fleuve ; – j’étais avec ma mère qui marchait du côté de la rive, elle tomba. Je vis l’eau écumer, des cercles s’agrandir et disparaître tout à coup ; l’eau reprit son cours, et puis je n’entendis plus que le bruit de l’eau qui passait entre les joncs et faisait ployer les roseaux.

Tout à coup, ma mère m’appela : Au secours !… au secours ! ô mon pauvre enfant, au secours ! à moi !

Je me penchai à plat ventre sur l’herbe pour regarder : je ne vis rien ; les cris continuèrent.

Une force invincible m’attachait sur la terre, et j’entendais les cris : je me noye ! je me noye ! à mon secours !

L’eau coulait, coulait limpide, et cette voix que j’entendais du fond du fleuve m’abîmait de désespoir et de rage...


V



Voilà donc comme j’étais, rêveur, insouciant avec l’humeur indépendante et railleuse, me bâtissant une destinée et rêvant à toute la poésie d’une existence pleine d’amour, vivant aussi sur mes souvenirs, autant qu’à seize ans on peut en avoir.

Le collège m’était antipathique. Ce serait une curieuse étude que ce profond dégoût des âmes nobles et élevées manifesté de suite par le contact et le froissement des hommes. Je n’ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d’horloge où il faut que la pensée s’arrête avec la cloche, où tout est remonté d’avance, pour des siècles et des générations. Cette régularité sans doute peut convenir au plus grand nombre, mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l’amour et à toutes les balivernes, c’est l’éveiller sans cesse de ce songe sublime, c’est ne pas lui laisser ni moment de repos, c’est l’étouffer en le ramenant