Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/497

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ravalé au plus bas rang par la supériorité même. À peine si on me cédait l’imagination, c’est-à-dire, selon eux, une exaltation de cerveau voisine de la folie.

Voilà quelle fut mon entrée dans la société, et l’estime que je m’y attirai.


VI



Si l’on calomniait mon esprit et mes principes on n’attaquait pas mon cœur, car j’étais bon alors, et les misères d’autrui m’arrachaient des larmes.

Je me souviens que, tout enfant j’aimais à vider mes poches dans celles du pauvre. De quel sourire ils accueillaient mon passage et quel plaisir aussi j’avais à leur faire du bien !

C’est une volupté qui m’est depuis longtemps inconnue, car maintenant j’ai le cœur sec, les larmes se sont séchées. Mais malheur aux hommes qui m’ont rendu corrompu et méchant de bon et de pur que j’étais ! Malheur à cette aridité de la civilisation qui dessèche et étiole tout ce qui s’élève au soleil de la poésie et du cœur ! Cette vieille société corrompue qui a tant séduit et tant usé, ce vieux juif cupide mourra de marasme et d’épuisement sur ces tas de fumier qu’il appelle ses trésors, sans poète pour chanter sa mort, sans prêtre pour lui fermer les yeux, sans or pour son mausolée, car il aura tout usé pour ses vices.


VII



Quand donc finira cette société abâtardie par toutes les débauches, débauches d’esprit, de corps et d’âme ?

Alors, il y aura sans doute une joie sur la terre, quand ce vampire menteur et hypocrite qu’on appelle civilisation viendra à mourir ; on quittera le manteau royal, le sceptre, les diamants, le palais qui s’écroule,