Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/516

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l’amour, on trouve ce mot-là si mélodieux, on le rêve tant, on souhaite si fort d’avoir ce sentiment qui vous fait palpiter à la lecture des romans et des drames, qu’à chaque femme qu’on voit on se dit : n’est-ce pas là l’amour ? On s’efforce d’aimer pour se faire homme.

Je n’ai pas été exempt plus qu’aucun autre de cette faiblesse d’enfant, j’ai soupiré comme un poète élégiaque, et, après bien des efforts, j’étais tout étonné de me trouver quelquefois quinze jours sans avoir pensé à celle que j’avais choisie pour rêver. Toute cette vanité d’enfant s’effaça devant Maria. Mais je dois remonter plus haut ; c’est un serment que j’ai fait de tout dire ; le fragment qu’on va lire avait été composé en partie en décembre dernier, avant que j’eusse l’idée de faire les Mémoires d’un fou. Comme il devait être isolé, je l’avais mis dans le cadre qui suit.

Le voici tel qu’il était :

Parmi tous les rêves du passé, les souvenirs d’autrefois et mes réminiscences de jeunesse, j’en ai conservé un bien petit nombre, avec lesquels je m’amuse aux heures d’ennui. À l’évocation d’un nom, tous les personnages reviennent avec leurs costumes et leur langage, jouer leur rôle comme ils le jouèrent dans ma vie, et je les vois agir devant moi comme un Dieu qui s’amuserait à regarder ses mondes créés. Un surtout, le premier amour, qui ne fut jamais violent ni passionné, effacé depuis par d’autres désirs, mais qui reste encore au fond de mon cœur comme une antique voie romaine qu’on aurait traversée par l’ignoble wagon d’un chemin de fer, c’est le récit de ces premiers battements du cœur, de ces commencements des voluptés indéfinies et vagues, de toutes les vaporeuses choses qui se passent dans l’âme d’un enfant à la vue des seins d’une femme, de ses yeux, à l’audition de ses chants et de ses paroles ; c’est ce salmigondis de sentiment et de rêverie que je devais étaler comme un cadavre devant