Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/85

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religieuse des autres hommes, on les séquestrera de la société, on leur donnera un habit s’ils ont froid, un morceau de pain s’ils ont faim, mais leurs larmes ? Oh ! elles resteront longtemps à couler sur leur visage, elles creuseront leurs joues ; les enfants des riches, en passant, leur jetteront parfois quelque or bien brillant, avec un rire d’ironie. Et puis, evenus hommes, ils machineront des crimes en haine de cette société qui les a maudits parce qu’ils sont les fils du maudit ! Voilà tout ce qui tournait, sautait, tourbillonnait, dansait dans Pedrillo ; toutes ces idées-là se réalisaient dans son imagination, il ne les inventait pas, mais il les voyait, il les sentait.

Mais il ne comprenait pas, par exemple, pourquoi sa famille était malheureuse, non, il ne le comprenait pas ; et, se raidissant contre le ciel, s’il l’avait pu, il aurait détruit la création, il aurait anéanti Dieu. Sa respiration était forcée, il soupirait par moments, il croyait peut-être devenir fou ; il avait maintenant vingt francs, il les prend avec joie, les serre, les embrasse, il les rejette avec un geste d’orgueil. La salle résonne de cris. Pour qui cet or qui passe à travers les dents du râteau, qui déborde de la table ? C’est à Pedrillo, riche de dix mille francs ! ll rit, il pleure, il saute.

Il les rejette encore une fois, l’insensé ! ll est heureux maintenant. Dix mille francs ! C’est un homme vertueux, il peut s’acheter un habit, donner une robe à sa femme, à ses enfants des jouets ; dix mille francs ! ll peut, avec son or dans ses poches, jeter à la misère son contingent d’o probre, clest un homme honnête ; dix mille francs ! ah ! ah ! Ses traits se décomposent, son rire s’apaise, son regard est moins vif’, sa tête moins haute. Ah ! ah ! il n’a plus que quatre cents francs... il pose la main à sa poitrine... il a encore cinquante francs... il jette un léger cri de douleur... il n’a plus que cinq francs... maintenant... rien !