Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/140

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C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang avec le punch comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin et où le bon peuple va s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.

Elle fut bruyante — car ils vocifèrent horriblement, ils ne chantent pas, ils causent –, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les fait rire et leur âme cède à l’excitation des nerfs excités. Voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit haletant sur sa couche tachée de vin.

— Allons, poussons toujours, encore oui encore cela, du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch encore — Faites brûler, que cela flambe et que cela soit chaud, bouillant. Casse la bouteille, buvons à même.

Et quand il eut fini, il releva la tête tout fier et regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou [tendu], la bouche souriante. Sa chemise était trempée d’eau-de-vie. Il suait à grosses gouttes, l’agonie venait, une fumée lourde montait sur le plafond, une heure sonna, — le temps était beau, la lune luisait au ciel entre le brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait — Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, c’était une fureur de démons ivres.

Plus de verres — ni de coupes larges — à même, maintenant — leurs doigts pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts — étendus sur leurs chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la [bouche], le [vin] coule toujours et passe sur leur palais, l’ivresse vient à plein courant, ils y boivent à